#NuitDebout : Pourquoi l’opération tourne-t-elle en rond sur les médias sociaux ?

Avr 20, 2016 | Blog

#NuitDebout : Pourquoi l’opération tourne-t-elle en rond sur les médias sociaux ?

Depuis le 31 mars dernier, le mouvement Nuit Debout investit chaque jour la place de la République à Paris à la nuit tombée pour s’insurger contre le projet de loi du Travail engagé par le gouvernement actuel et plus généralement pour contester l’ordre sociétal établi et son modèle économique. Dans cette mobilisation citoyenne, le recours aux réseaux sociaux est en première ligne pour tenter d’amplifier la grogne partout dans le pays et gagner de nouveaux supporters. S’il possède tous les attributs du mouvement social par essence, Nuit Debout peine pourtant à vraiment décoller au-delà de ses noyaux durs de l’ultragauche militante et alternative. Analyse.

En soi, Nuit Debout ne détient pas la primeur du mouvement contestataire faisant coaguler occupation pacifique d’un lieu symbolique et viralisation de celle-ci sur les médias sociaux. De septembre à novembre 2011, un millier de personnes avait ainsi pris possession du square jouxtant Wall Street, haut-lieu symbolique de la finance globalisée. Le branle-bas de combat fut immédiatement enclenché à coups de causeries et de sit-ins retransmis via les réseaux sociaux sous la bannière désormais célèbre du hashtag #OccupyWallStreet. La dissémination sera effectivement rapide et aura tôt fait d’attirer les médias du monde entier curieux de voir des altermondialistes, des décroissants et autres contestataires patentés venir défier sous leurs fenêtres, le temple du dollar roi et du capitalisme version Oncle Sam.

Nuit Debout, un remake ?

Même s’il est apparu ultérieurement dans le sillage des premières manifestations estudiantines contre le projet de réforme du Code du Travail envisagé par le gouvernement français, Nuit Debout procède de la même mécanique virale et agitatrice que son aîné d’Outre-Atlantique. Au-delà de l’opposition à la loi défendue par la ministre du Travail Myriam El-Khomri, Nuit Debout s’est dotée d’une symbolique forte en occupant la place de la République, pivot intrinsèque et emblématique des fondamentaux que la nation française entend incarner depuis qu’elle s’est débarrassée de la royauté : liberté, égalité, fraternité. Accessoirement, la place de la République fut également celle qui fut spontanément élue pour abriter le rassemblement citoyen solidaire du 11 janvier 2014 après les odieux attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher.

Fort d’un lieu à haute teneur émotionnelle et métaphorique, Nuit Debout s’est aussitôt emparé des réseaux sociaux pour propager le débat et la revendication à travers tout le pays. Actuellement, plus de 80 villes ont répliqué à leur tour ce concept d’agora frondeuse et bavarde off et online. Historien et sociologue du syndicalisme à l’université de Cergy-Pontoise, Stéphane Sirot confirme cette articulation militante : « C’est effectivement ce qui me paraît intéressant dans la mobilisation contre la loi Travail : les réseaux sociaux supplantent les organisations structurées. Avant, les syndicats organisaient les mobilisations. Ici, l’Unef et la Fage (syndicats étudiants), ont été dans un premier temps dans le sillage de ce qui s’est esquissé sur les réseaux sociaux (…) Nuit Debout est une espèce de “mouvementisme” plus ou moins organisé, dont le mode de fonctionnement n’est finalement pas nouveau. Dans les années 1980, il y avait déjà des formes d’organisations alternatives qui cherchaient à contourner les syndicats. Ce qui a changé, c’est que les réseaux sociaux, encore eux, permettent d’aller beaucoup plus vite et de toucher instantanément l’ensemble du territoire. En outre, un mouvement social a besoin d’être visible pour exister. Il a besoin d’initiatives qui le fassent perdurer, qui créent une mobilisation ».

Et si l’on regarde d’un peu plus près les espaces digitaux dont s’est doté le mouvement Nuit Debout, les scores d’adhésion sont loin d’être négligeables. Le compte Twitter national est suivi par 35 700 followers et la page Facebook officielle a déjà rallié plus de 109 400 fans (chiffres arrêtés au 19 avril) sans compter les trentaines de comptes et pages Nuit Debout lancés en province. Le sit-in de la République a même accouché de sa star « digitale » en la personne de Rémy Buisine. Le 3 avril dernier, ce jeune community manager a filmé en direct via l’application Periscope avec un succès certain. 81.005 personnes se sont connectées à son flux live au plus fort de la nuit. Un flux qui aura cumulé 385 000 personnes pendant 5 heures.

Tweets de @nuitdebout

Sous les pavés numériques, la nuance ?

Nuit Debout a également réussi à entraîner dans son sillage une couverture médiatique plutôt importante. Pas un média quelle que soit son obédience éditoriale n’a omis de consacrer de longs reportages à ce mouvement en rébellion pacifique. Problème néanmoins : Nuit Debout aura jusqu’à présent fait plus parler d’elle pour les débordements et les saccages commis par les casseurs en marge du mouvement, la tentative d’apéro en force au domicile du Premier Ministre Manuel Valls (qui vit à proximité de la place !), les actions policières où l’on voit des CRS renverser dans les caniveaux, la soupe destinée aux manifestants ou encore, dernier point d’orgue médiatique en date, la visite chahutée du philosophe Alain Finkelkraut dont les opinions sont en règle générale aux antipodes de celles et ceux qui campent à République et qui le lui ont vertement rafraîchi la mémoire ! Or, en termes de perception auprès de l’opinion publique générale et de cristallisation potentielle, il ne s’agit pas forcément là des meilleures retombées qu’on puisse espérer pour faire grandir une action au-delà des éternels habitués de l’agit-prop et des mouvances gauchistes.

Sur les réseaux sociaux, en dépit du nombre croissant de personnes s’abonnant, on a par ailleurs l’impression d’osciller entre slacktivisme (des likes et des commentaires) et entre-soi (des partages qui tournent en boucle essentiellement dans les cercles déjà convaincus). Cela montre une fois encore que les outils ne restent que des outils et qu’à eux seuls, ils ne sont que des courroies de transmission. Malgré un désir sincère et louable de restaurent le dialogue démocratique et se faire entendre d’élites carrément déconnectées de la réalité citoyenne, le mouvement Nuit Debout risque de connaître l’essoufflement puis l’éparpillement dont fut victime en son temps #OccupyWallStreet. Le sociologue Albert Ogien a parfaitement mis le doigt sur ce qui pourrait gripper la machine médiatique et digitale de Nuit Debout : « A trop porter son attention  sur les méthodes et l’organisation de l’occupation de places, à trop vouloir mettre en scène les formes radicalement démocratiques du mouvement, celui-ci risque d’omettre de s’interroger sur ses finalités, ses cibles, ses buts ».

Une mobilisation obéit à un contexte et un projet

Pour d’aucuns, Nuit Debout est en effet la résurrection du douillet mythe de la révolution 2.0 et la consécration de ces foules numériques qui bousculent enfin les hiérarchies sociales ankylosées. Cette utopie avait notamment fait couler beaucoup d’encre enthousiaste lors des Printemps arabes de 2010 où les régimes autoritaires tunisiens et égyptiens étaient finalement tombés sous les coups de boutoir répétés des manifestations monstres dans les rues et sur les réseaux sociaux. C’est pourtant oublier une différence énorme entre ces soulèvements populaires qui ont fait tomber des oligarques et des mouvements contestataires de type Nuit Debout et Occupy Wall Street. Les premiers avaient en effet un terreau contextuel favorable tant les abus étaient extrêmes, un objectif commun et simple à faire comprendre (à savoir destituer le pouvoir en place) et quelques leaders emblématiques pour incarner la contestation.

C’est précisément ce qui pêche avec le mouvement Nuit Debout. En plus du fait de ne guère se distinguer par son appartenance socio-culturelle globalement plus homogène que diverse, Nuit Debout empile les messages, les discussions, les assemblées et les moments festifs mais sans réelle bannière signifiante ni projet directeur (sauf rejeter le système actuel) et surtout sans figures de proue. Même si quelques têtes émergent régulièrement comme l’économiste Frédéric Lordon et le journaliste-documentariste engagé François Ruffin, Nuit Debout peine globalement à indiquer un cap et des propositions claires. Les contenus publiés sur les réseaux sont plus dans le registre du bavardage permanent où tout le monde peut tout dire que de celui de la co-construction et de la collaboration structurées au service d’un projet clairement identifié.

L’outil ne fait la mobilisation

Sur le poids réel des réseaux sociaux dans une mobilisation collective, la vision de Jeff Neumann, journaliste et blogueur pour le site américain Gawker, résume sans doute le mieux la problématique digitale de Nuit Debout : « Nous devrions cesser de remettre les événements de Tunisie dans un contexte occidental. Cela simplifie les choses mais cela déforme aussi les réels moteurs du changement qui sont à l’œuvre dans ce pays d’Afrique du Nord. Il ne s’agit pas de Facebook, ni de WikiLeaks, ni de Twitter. Il s’agit du peuple de Tunisie excédé par des décennies de mise à l’écart au profit d’une kleptocratie soutenue par l’Occident et qui prend en charge son propre futur. Est-ce que les médias sociaux ont eu un effet sur les événements en Tunisie ? Sans aucun doute oui. Est-ce une révolution des médias sociaux ? Absolument non ».

Si potentiellement puissants soient-ils pour viraliser et accroître l’impact d’un message, les réseaux sociaux ne sont rien s’ils ne sont pas alimentés par une stratégie précise où contenus, discussions et émotions sont régulièrement instillés mais au sein d’un cadre précis et avec des figures porteuses. Or, à l’instar de beaucoup d’espaces militants que l’on voit essaimer sur le Web social, Nuit Debout n’a pas vraiment su éviter l’écueil du tractage numérique et de l’agora lycéenne brouillonne version Periscope. L’essentiel des informations postées sur Twitter et Facebook a plus à voir avec des messages incantatoires qui font surtout vibrer la corde sensible des auto-convaincus. A moins de redresser le tir et resserrer la cohérence de sa communication, Nuit Debout risque fort de s’étioler tant au nombre de clics enregistrés que de manifestants impliqués.

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